Cloud vs logiciel libre

On cause beaucoup de Richard Stallman ces temps-ci en France, grâce à la sortie de sa biographie (éditée sous licence libre chez Eyrolles). Drôle de bonhomme, ce Stallman : d’une droiture qui vire à la rigidité, il avait tout pour être le défenseur d’une cause apparemment aussi perdue : la lutte contre les brevets et autres verrous logiciels.

Un leader politique ?

J’avais écrit il y a quelques temps que Stallman n’était pas la bonne personne pour faire sortir le logiciel libre de son antre : le mouvement reste très en décalage avec la logique commune (« comment ça ? Vous voulez vivre en donnant votre travail ? »), et le représenter par un barbu chevelu qui ne dénaturerait pas dans un épisode de Capitaine Caverne, tout aussi rigoureux et doué soit il, ne me semble toujours pas une bonne idée.

Je vois les puristes hurler en disant que j’agite là drapeau d’une sale discrimination basée sur le look, et croyez bien que ça me désole, mais il n’y a qu’à voir les réactions du quidam qui voit passer Stallman à la télé. Je l’avais dit je ne sais plus où, le leader charismatique, maîtrisant parfaitement le levier politique, et qui arborera les mêmes valeurs que celles du logiciel libre, risque d’avoir un grand pouvoir entre ses mains (On m’avait suggéré le nom de Jimmy Wales, le fondateur de Wikipedia…. à suivre). Mais bon, Stallman est là, et on lui doit tellement qu’il serait malvenu de cracher dans la soupe…

Open source in the cloud

Aujourd’hui, le côté « Open source » au sens large (et souvent au sens moins « pur » que le souhaiterait RMS) est connu et reconnu dans la profession. Moins dans le grand public, bien sûr, car si les succès sont là (Firefox en tête), les subtilités et possibilités d’un code source ouvert passent, et c’est normal, un peu au dessus de la tête de Monsieur Toutlemonde.

La situation ne risque pas de s’arranger : la mode de l’informatique « in the cloud », c’est à dire l’utilisation à distance de logiciels installés, administrés sur des serveurs distants, et que l’on utilise à la demande (Google Docs, pour donner un exemple), ne facilite pas le travail des évangélistes du logiciel libre ; en effet, la notion de logiciel perd ici tout son sens pour le simple utilisateur, puisqu’il n’a rien à installer, ni à acheter. Soit l’offre est gratuite, soit elle est assortie d’un abonnement qui représente en fait un droit d’accès à un service.

Ce cloud, les multiples services de Google en tête, ont finalement un intérêt : on y voit maintenant plus clair entre la position, pure et dure, du logiciel libre, et celle, plus permissive et « collaboratrice », de l’open source. Google fournit énormément de code ouvert, et pourtant, son action est aujourd’hui perçue comme très éloignée des objectifs libristes au sens large du terme.

Qui est dans la place ?

En résumé, on pourrait distinguer aujourd’hui différents acteurs :

  • les purs et durs du logiciel propriétaire, tels que Microsoft, Apple, ou encore Adobe. Ces sociétés publient parfois du code source, mais toujours dans leur intérêt (par exemple pour démocratiser une technologie qu’ils ont lancé).
  • les acteurs du logiciel libre qui travaillent à une solution la plus large possible basée sur leur philosophie. Les divers acteurs du projet GNU/Linux, la Mozilla Fundation, l’Apache Fundation, OpenOffice, sont en tête de ce mouvement, avec des succès inégaux
  • et une troisième catégorie, inédite, d’acteurs « in the cloud », qui basent souvent leurs solutions sur des briques libres ou open source, mais qui, de par la nature même de leurs services, restent ambigus sur leur degré d’ouverture : quoi de plus fermé qu’un serveur distant ?

Le code source fourni par Google est il de « l’open source washing » ?

On peut se poser la question. Google utilise en effet ce moyen pour se faire une crédibilité, à la fois technique (« regardez mes applis, elles tiennent la route ») et d’image. Mais si l’on regarde le software fourni par Google par le biais de leur vision business, ce cadeau ne vaut pas tant que cela : la « valeur logicielle » est en effet rangée au placard des business model du passé, au profit d’une valorisation du trafic généré, des données constituées en étudiant de manière la plus précise le comportement des utilisateurs.

C’est un peu comme si une entreprise gardait jalousement pour elle la recette secrète des macarons qu’elle commercialise, alors que d’autres militent pour que cette recette soit connue et publique, afin que chacun puisse faire des macarons chez soi. Et d’un coup, un type débarque, en disant « remplissez moi ce formulaire avec vos infos personnelles, et je vous donne tous les macarons que vous voulez, gratuitement ! ». Comment, dans ces conditions, continuer à défendre la liberté d’utiliser la recette à sa guise ? Avec un double risque :

  • dénaturer complètement le travail aussi bien du concepteur de la recette que de ceux qui les fabriquent
  • dérive du mécène qui va ensuite utiliser à tort et à travers les informations qu’il a pu recueillir

C’est tout le paradoxe : beaucoup plus que Stallman, Google a contribué à forger l’idée que l’argent n’allait pas venir du logiciel, mais des services autour. Et pourtant, la société qui porte ce message est également une de celles qui inspire le plus la méfiance aujourd’hui. Presque jusqu’à rendre Microsoft sympathique !

Comme le souligne cet excellent article du Monde (qui m’a donné l’idée de faire cet article), on voit débuter là un vrai choc des cultures, qui s’aggrave de jours en jours avec des déclarations pour le moins pas très apaisantes..

Et Stallman dans tout ça ?

Stallman peut dignement porter son image de vieux sage ayant eu raison avant les autres : sans la rigueur de sa doctrine, le code source ouvert seul n’est qu’une partie de réponse, et peut dévier sur des comportements pires que ceux des « privateurs » des années 90.

Néanmoins, à l’ère de cette informatique très décentralisée, le combat est il le même ? On parle beaucoup ces jours ci de la neutralité d’Internet. De la liberté du software, on parle de plus en plus de liberté tout court, et de discours beaucoup plus politiciens que geeks. Stallman a souvent eu une position peu stable sur la « chose politique » : il a toujours lutté pour que son mouvement soit apolitique, et en même temps a souvent été aux côtés de mouvements dépassant largement le free software.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres, il est indispensable de lire et (re)découvrir le parcours de cet étrange bonhomme, à la fois visionnaire et parfois le pire ennemi de sa propre vision..