Le grand bluff

Après la phase de stupéfaction, le mot d’aujourd’hui sur le site de Ségolène Royal, mené par Fred Cavazza, et partagé par bien d’autres : c’est un coup monté.

Mon avis, qui n’engage que moi, mais qui est l’avis auquel je me réfère le plus souvent quand je veux savoir ce que je pense, est que le tout n’était pas vraiment prémédité. Difficile à croire à une telle opération suicide, surtout que le site a été monté au départ pour lancer un message des plus sérieux (l’histoire de bourrage des urnes au PS). Et que ce lancement signait également la fermeture de l’ancien site, qui était reconnu comme étant un site très intéressant pour ses échanges et l’entretien de sa communauté.

En revanche, je crois de plus en plus que toute cette opération est apparue comme une excellente nouvelle pour Ségo et son équipe. Bien sûr, c’est un peu la honte, mais mais quelle audience ! 210 000 visiteurs le premier jour, sans un centime de pub ! Je crois vraiment que certains ont sabré le champagne le soir de ce fameux lancement sous l’hilarité générale. Qu’est ce qu’un politique se fiche d’être un sujet de poilade pour les analystes du Web, s’il arrive à atteindre sa cible : la population la plus large possible !

Autre critique parmi la volée (justifiée) de bois vert : la première page est nullissime en terme de référencement. Et pourtant… Vous en connaissez beaucoup, des lancements qui génèrent autant de liens entrants en si peu de temps ?

Dépassé par les événements ? Oui et non. Surtout si l’on en croit la réaction de Ségolène. Une réaction officielle pour « rassurer » sur le budget du projet. Et surtout, un magnifique fond d’écran, encore pire que le précédent. Une vraie oeuvre d’art d’enfants en classe maternelle !

Là, c’est vraiment plus possible, c’est réfléchi ! Ou plutôt,c’est une magnifique manière d’exploiter un buzz inattendu par l’équipe lançant le site, mais qui a su avoir la seule réaction ne les rendant pas complètement ridicule : jouer le jeu à fond, et aller encore plus loin dans le n’importe quoi ! A quand Rémy Gaillard sur le site ? 🙂

Et puis je me suis posé la question avec un peu plus de recul. Les experts du Web que nous sommes, nous les bloggeurs, les analystes, les twitters, avons une vision très « formatée » de ce qui est censé être le bien sur le Net. Interfaces très épurées, très « Web 2.0 », mais qui finalement se ressemblent beaucoup. Beaucoup.  Et si ce microcosme du Web, qui se croise de conférences en conférences, de blogs en twitts, qui détient le pouvoir technique, artistique, commercial du Web, n’avait pas une vision beaucoup trop….étroite de ce que les gens s’attendent à trouver sur Internet ?

Dans la vie de tout les jours, les designs les plus élégants cotoient les plus atroces. Enfin, pour moi. Pour le voisin, c’est peut être l’opposé. Le jazz le plus avant-gardiste à toujours cotoyé la musette la plus navrante musicalement. Je ne dis pas que le site de Ségo peut être « beau » pour certains points de vue. C’est effectivement une authentique horreur. Mais est-ce vraiment la catastrophe que nous, nous voyons de notre petite lorgnette de Web-addicts, avec notre esprit formaté à une certaine « image » du Web ?

Je me souviens d’une de mes discussions avec un de mes collègues, cotoyant régulièrement le « grand public » de nos contacts. Je lui montrais une interface Web 2.0 très belle, avec de belles couleurs à la mode et un design hyper-épuré. Sa réaction fût immédiate : « bien sûr que c’est nickel pour un certain public averti. Mais pour le mien, il ne faut pas ça. Il me faut des grosses photos bien caricaturales ».

Vous vous souvenez des politiques des années 70/80 ? Les Georges Marchais, Charles Pasqua, Krazucki et autres zozos de l’époque. Ah c’est sûr qu’ils avaient l’air « un peu con-con ». Mais je me souviens clairement qu’on les regardait finalement presque comme si l’on allait au music-hall ou au cirque, « parce que c’était pittoresque ». Et puis finalement, ils étaient plus sympathiques que d’autres poissons froids. Et puis finalement, ce qu’ils racontaient c’était pas si idiot. Et puis finalement, ils avaient raison. Et puis finalement, on avait envie de voter pour eux. Pas tout le monde bien sûr, mais beaucoup finissaient par avoir ce raisonnement : « plutôt un couillon sympathique qu’un énarque qu’on ne comprend pas ».

Et voilà comment, avec une image populo, et bien sûr qu’ils y allaient à fond la caisse en ce sens, ils arrivaient, parce qu’ils étaient loin d’être idiots, à faire passer exactement ce qu’ils voulaient. En jouant à fond la carte de l’exagéré, du pittoresque, et finalement… du « près du peuple ».

Et si la démarche de Ségolène R. était tout simplement celle là ? Si ce « désir d’avenir » version 2009, c’était le pittoresque d’un Marchais, version Web 21ème siècle ? Et si son site si marrant de ridicule, mais qu’on se passe d’ami en ami, de contact en contact, était une façon, certes très cynique, d’atteindre le public voulu ? C’est à dire certainement pas un Fred Cavazza ou un Eric Dupin, ni même un JDO ou vous, mes chers lecteurs, mais la masse, le peuple, l’audience la plus large ?

Encore une fois, je ne crois pas vraiment au côté prémédité de la chose. Mais pour une récupération positive d’une catastrophe annoncée, c’est très fort.